KARACHI (Reuters) - Pourtant habitués aux crises politiques, les entrepreneurs pakistanais estiment que les événements qui frappent actuellement leur pays sont sans précédent.
Des routiers indépendants aux propriétaires d'usines, aucun n'a souvenir de violences semblables à celles qui ensanglantent le pays depuis l'assassinat de l'ancien Premier ministre Benazir Bhutto le 27 décembre.
"C'est la pire situation que nous ayons eu à affronter", a estimé Barkat Ali, tout en regardant les décombres de la station service et du restaurant qu'il avait ouverts à Karachi il y a quatre ans avec son beau-frère.
"Maintenant, la sécurité est revenue", a-t-il ajouté, regardant par-dessus ses lunettes une petit groupe de soldats patrouillant le long de la rue, dans un secteur industriel de la plus grande ville du pays.
"Mais s'ils quittent les lieux, la peur restera. Ça n'était jamais arrivé auparavant."
La zone industrielle de Korangi ressemble à un champ de bataille: des dizaines de camions ont été incendiés et leurs carcasses s'alignent des deux côtés de la rue principale. De la fumée s'élevait encore mardi de deux d'entre eux, chargés de blé.
L'assassinat jeudi dernier de la principale opposante au président Pervez Musharraf a déclenché une tornade de violences, particulièrement à Karachi, capitale de la province dont Bhutto était originaire.
La foule a incendié des bâtiments, des voitures, des trains. De nombreux commerces ont été pillés.
CENTAINES D'ÉMEUTIERS
"Ils ont brûlé notre usine. Tout a été détruit", a rapporté Rashid Ali Warraich, les mains enfoncées dans les poches de sa veste en cuir au milieu des cendres de l'entreprise familiale.
La petite usine, qui produisait des serviettes de toilette exportées aux Etats-Unis, a été attaquée par des centaines d'émeutiers au lendemain de l'attentat contre Benazir Bhutto. Le site ayant été évacué la veille, personne n'a été blessé.
"C'est la première fois, dans toute l'histoire, qu'ils s'en prennent à l'usine et la brûlent", a ajouté Warraich. Comme d'autres entrepreneurs de Karachi, il a admis avoir été brutalement tiré de ce qui était jusqu'alors une forme de stoïcisme face à l'instabilité politique du Pakistan.
"Nous pensons que ce n'est peut-être que le début, a-t-il redouté, faisant un geste vers une pile calcinée de ce qui fut un lot de serviettes blanches rayées de bleu. "Nous avons peur de la prochaine fois."
La peur et l'inquiétude ne se limitent pas aux environs de Korangi.
Dans tout le pays, les industriels dressent le bilan de leurs pertes. Même si seulement un peu plus d'une dizaine de petites usines ont été incendiées à Karachi, ville la plus touchée, la peur a paralysé pratiquement toute l'activité industrielle du Pakistan.
Pendant au moins trois jours, les ouvriers sont restés chez eux, tandis que les routes, les voies ferrées et les entrepôts étaient désertés.
Au port de Karachi, le plus grand du pays, le trafic maritime s'est poursuivi, mais aucun camion ne venait emporter les marchandises déchargées.
"Tout est revenu à la normale", a assuré le responsable du trafic dans le port, S.H. Khamis.
RECONSTRUIRE
Selon la Chambre du commerce et de l'industrie de Karachi, les pertes totales subies dans les quatre jours suivant l'assassinat de Bhutto s'élèvent presque à un milliard de dollars (682 millions d'euros), soit environ 0,5% du PIB, selon les chiffres officiels de l'économie pakistanaise.
"Je pense que c'est ce que nous avons vu de pire en vingt ans. Je n'ai jamais vu autant de voitures brûlées dans de telles circonstances", a avancé Shamin Ahmed Shamsi, président de la chambre.
Rukhsar Ahmed, co-propriétaire à Korangi d'un petit café à la clientèle d'ouvriers, a vu le petit immeuble de deux étages pillé puis incendié. Le deuxième étage du bâtiment abritait sa maison.
"J'ai peur que quelqu'un revienne et recommence demain", a-t-il redouté. "Mais il faut bien gagner sa vie. Il n'y a pas d'autre choix."
Ahmed et ses partenaires, tous venus de province pour tenter de gagner leur vie à Karachi, ont déjà entrepris de reconstruire. Ahmed a indiqué avoir déjà emprunté de l'argent à un proche pour rééquiper la cuisine.
De son côté, Barkat Ali, qui estime que son beau-frère et lui ont perdu presque 30 millions de roupies (333.000 euros) dans l'attaque contre leur station service et leur restaurant, n'est pas pressé de reprendre son activité.
"Nous allons prendre quelques jours pour décider", a-t-il déclaré. "Nous ne savons pas ce qui va se passer, mais on dirait que nous allons devoir tout recommencer. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés."
Version française Gregory Schwartz

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